The Girls et California Girls : California dreamin’ ou mauvais trip ?

L’été 2016 a vu sortir deux livres s’inspirant de l’été 1969 – plus précisément de la fin du Summer of Love, ses beaux idéaux et du basculement dans l’horreur avec les meurtres perpétrés par la Manson Family. Loin des clichés du « california dream », que valent donc ces deux opus ?

C‘est quand même cool de trouver des nouveautés
dans sa bibliothèque municipale 🙂

The girls – Emma Cline

 

⭐⭐⭐⭐☆

Quatrième de couverture
Nord de la Californie, fin des années 1960. Evie Boyd, quatorze ans, vit seule avec sa mère. Fille unique et mal dans sa peau, elle n’a que Connie, son amie d’enfance. Lorsqu’une dispute les sépare au début de l’été, Evie se tourne vers un groupe de filles dont la liberté, les tenues débraillées et l’atmosphère d’abandon qui les entoure la fascinent. Elle tombe sous la coupe de Suzanne, l’aînée de cette bande, et se laisse entraîner dans le cercle d’une secte et de son leader charismatique, Russell. Caché dans les collines, leur ranch est aussi étrange que délabré, mais, aux yeux de l’adolescente, il est exotique, électrique, et elle veut à tout prix s’y faire accepter. Tandis qu’elle passe de moins en moins de temps chez sa mère et que son obsession pour Suzanne va grandissant, Evie ne s’aperçoit pas qu’elle s’approche inéluctablement d’une violence impensable. Dense et rythmé, le premier roman d’Emma Cline est saisissant de perspicacité psychologique. Raconté par une Evie adulte mais toujours cabossée, il est un portrait remarquable des filles comme des femmes qu’elles deviennent.
Qui ? Emma Cline (traduit de l’anglais par Jean Esch)
Quand ? Paru le 25/08/2016
Où le trouver ? Editions de la Table Ronde / Ebook / Goodreads

Mon avis : 4/5

Il ressort de ce livre tant de tristesse, de solitude et d’angoisse existentielle : Evie Boyd est coincée dans sa tête. Elle est spectatrice de sa propre vie. Contemplative adolescente, elle le reste à l’âge adulte.

Ce livre est une surprise pour moi car il ne se borne pas aux  phénomènes de manipulation de groupe et références claires à la « Mason Family » tant attendues. Avec une plume légère et très bien ciselée, Emma Cline évoque la position sociale de la femme au tournant des années 60-70 : Evie est consciente des codes qu’elle doit suivre en tant que femme en devenir mais souhaite les briser, tout comme elle voudrait que sa mère ne retombe pas dans les mêmes schémas de représentations sociales et relationnelles. La fin des années 60 y est très bien décrite, par touches : les habits, les attitudes, l’envie d’exotisme jusque dans les bracelets et de nourriture « saine » (au croisement entre hygiéniste et « healthy food »)… le tout encore coincé dans une Amérique très codifiée.

Même si le récit parait un peu innocent, la narratrice Evie « adulte »  rajoute des clefs supplémentaires pour le lecteur. C’est une adolescente très contemplative : elle décrypte tout – malgré sa jeunesse – codes, attitudes, tout ce qui se passe autour d’elle. Mais elle ne fait rien, comme emportée par la vague, consciemment.

Evie avant « le Ranch » a conscience des rapports homme / femme. Son regard d’adolescente lui masque certaines choses. Elle embellit la réalité crasseuse, comme un mur de protection onirique. Mais elle a conscience des codifications sociales, de la place de la femme en 1969, des relations artificielles. Son amitié avec Connie se résume finalement plus à un objet d’étude pour elle. Sa facilité à glisser vers un monde inconnu, comme le lit de Peter, la mène tout droit vers cette communauté hippie.

Le livre parle aussi de l’éveil de la sexualité et de ses codes – Evie est clairement attirée par les femmes, leurs corps, leurs manières… sans oser franchir tout à fait le cap.

Au lieu d’être l’actrice de sa vie, elle va projeter ses envies les plus folles dans son admiration pour Suzanne. Son amour aveugle pour cette femme – qui ne l’aime pas, qui ne reconnait en elle que ce qu’elle-même ne pourra jamais être – est destructeur. Comme un don de soi, elle acceptera tout pour Suzanne – même ce sexe qui la dégoûte alors qu’elle n’a que 14 ans. Aveuglée par l’emprise de cette femme (elle-même sous l’emprise du gourou Russell), elle passera à côté de beaucoup de choses – mais redoute-t-elle plus l’angoisse de mort ou celle d’avoir survécu à un enfer dont elle a été témoin ?

California girls – Simon Liberati

⭐⭐☆☆☆

Quatrième de couverture
« En 1969, j’avais neuf ans. La famille Manson est entrée avec fracas dans mon imaginaire.  J’ai grandi avec l’image de trois filles de 20 ans  défiant les tribunaux américains, une croix sanglante gravée sur le front. Des droguées… voilà ce qu’on disait d’elles, des droguées qui avaient commis des crimes monstrueux sous l’emprise d’un gourou qu’elles prenaient pour Jésus-Christ. Plus tard, j’ai écrit cette histoire le plus simplement possible pour exorciser mes terreurs enfantines et j’ai revécu seconde par seconde le martyr de Sharon Tate. »
Los Angeles, 8 août 1969 : Charles Manson, dit Charlie, fanatise une bande de hippies, improbable « famille » que soudent drogue, sexe, rock’n roll et vénération fanatique envers le gourou. Téléguidés par Manson, trois filles et un garçon sont chargés d’une attaque, la première du grand chambardement qui sauvera le monde. La nuit même, sur les hauteurs de Los Angeles, les zombies défoncés tuent cinq fois. La sublime Sharon Tate, épouse de Roman Polanski enceinte de huit mois, est laissée pour morte après seize coups de baïonnette. Une des filles, Susan, dite Sadie, inscrit avec le sang de la star le mot PIG sur le mur de la villa avant de rejoindre le ranch qui abrite la Famille.
Au petit matin, le pays pétrifié découvre la scène sanglante sur ses écrans de télévision. Associées en un flash ultra violent, l’utopie hippie et l’opulence hollywoodienne s’anéantissent en un morbide reflet de l’Amérique. Crime crapuleux, vengeance d’un rocker raté, satanisme, combinaisons politiques, Black Panthers… Le crime garde une part de mystère.
En trois actes d’un hyper réalisme halluciné, Simon Liberati accompagne au plus près les California girls et peint en western psychédélique un des faits divers les plus fantasmés des cinquante dernières années. Ces 36 heures signent la fin de l’innocence.
Qui ? Simon Liberati
Quand ? Paru le 17/08/2016
Où le trouver ? Grasset / Ebook / Goodreads

MON AVIS : 2/5

Je pense que si j’avais lu celui-ci avant « The Girls » – qui a été une telle bonne surprise –  j’aurai mis un 3/5, mais là c’est plus autour de deux. L’auteur nous emmène dans sa vision – romancée – des faits réels. L’entrée en matière du roman est très cryptique : des noms, des dialogues, on ne sait pas bien qui parle de qui et où sont-ils ? Au bout de quelques (très) courts chapitres, on commence à y voir plus clair.

J’ai apprécié le fait que l’on soit loin de la vision très fleur bleue voire romantique des communauté hippies. L’auteur, même s’il romance, ne veut rien nous épargner : la crasse, la puanteur, les MST – on a l’impression d’avoir le cul moite collé dans la poussière, le nez dans des odeurs rances de sexes sales quand on lit les scènes de vie au Ranch de la Manson Family (qui se résument quand même toujours  à la sainte trinité sexe – drogue – délires paranoïaques). L’auteur insiste sur le réalisme – du manque d’hygiène au manque de discernement, de la dureté de la nature humaine et de la manipulation des esprits. Voilà ce que j’ai aimé dans ce livre.

Le morceau de résistance va être la très (mais vraiment très) longue description des cinq meurtres à la villa de Sharon Tate. Si l’effet des drogues et l’incohérence des tueurs sont bien retranscrits, les combats et les meurtres sont, mmh, comment dire ? Comment vous expliquer, des pages et des pages où l’on sent le sang poisser nos mains, son goût, l’odeur des intestins qui se répandent, le « glougloutement » des corps qui se vident … La minutie des détails, la mollesse d’un sein sur la main qui amorti le coup de poignard, la dureté des os … c’est au-delà de l’écœurement ! Et cela recommence avec les séries de meurtres suivants.

Ces « morceaux » de bravoure pourraient être intéressants mais, entre un début un peu hasardeux, une fin en mode « ah ? bon, okay…. soit ! » et un très clair manque de rythme dans tout le roman, les points positifs n’ont pas à mes yeux sauvé ce livre.

Cline ou Liberati ?

Finalement, ces deux titres ne nous sortent pas vraiment de la morosité de ce début 2017 – non, ce n’était pas « mieux avant », malgré les belles avancées sociales, ces deux livres s’acharnent à nous montrer ce qu’il y a de plus pourri dans l’humanité : le pouvoir, le vengeance, la manipulation et l’abrutissement des masses par les drogues sous couvert d’émancipation. Ces deux livres ne nous épargnent ni la violence, ni la position sociale compliquée de la femme au sortir des années 60 – qui soit dit en passant n’est pas reluisante au sein de la Manson Family. Là où Liberati va à mon sens patauger dans le glauque et l’absurdité de la violence, Cline nous offre une fable – certes très amère – sur la construction de l’identité d’une femme, entre sortie des carcans et perte des repères. The Girls est juste, touchant, toujours sur la brèche. California girls est une plongée en enfer, un mauvais trip sans fin qui sens la pisse, le vomi et le sang séché. Les deux facettes d’une même époque, entre beauté et cruauté.

Alors quel livre avez-vous envie de lire ? Cline, Liberati, les deux, aucun ? N’hésitez pas à me laisser votre avis en commentaire je serai ravie d’échanger avec vous 🙂

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Tofu Sauvage

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